Vous n’êtes pas sans savoir si vous suivez mon autre blog dédié à EPB (ou Twitter, ou Facebook) que je viens de mettre un terme à la troisième itération de mon dernier roman Teenage Riot. Normalement, on s’approche de la fin puisque les prochaines relectures devraient être les dernières avant que je décide que le texte a atteint le juste milieu entre satisfaction et modifications compulsives. Alors que j’étais en train de réfléchir à  ce que je vais faire de ce texte à l’avenir (deux solutions : l’éditer comme Sol Sunburst ou bien l’envoyer à un éditeur « classique »), j’ai soudainement pris conscience de l’absurdité du métier de romancier !

Pour le côté glamour de l’écriture de Teenage Riot, je vous invite à suivre ma série d’articles dédiés à la genèse du projet. Si vous voulez lire le revers officieux de la médaille, vous êtes sur la bonne page.

Je disais donc que ce métier est absurde parce que, déjà, pour beaucoup, ce n’est pas un métier. C’est au mieux « un passe-temps » et Pole Emploi me fait gentiment savoir au fil de nos rencontres que ce serait bien de prendre un boulot alimentaire. Sous entendu, un « vrai » boulot. Cela dit en passant, un vrai boulot, je ne demande pas mieux, mais tant qu’à faire, autant mettre mes compétences dans le jeu vidéo à profit. Et puis, sans vouloir être vexant, j’ai passé un an à l’écriture de cette romance adolescence alors qu’on ne vienne pas me dire que je me touche la nouille tandis que j’essaie de survivre avec mes misérables allocations.

Cher Journal, aujourd’hui, j’ai eu une révélation…

J’ai donc passé techniquement un an à travailler dans le vide. Car romancier, voilà comment ça se passe :

  1. Tu écris un roman, sur un thème qui te plait ou t’inspire.
  2. Tu crois que tu as fini, mais tu te leurres. Tu réécris.
  3. Non, toujours pas. Continue.
  4. Maintenant que tu as fini-fini, tu envoies ton précieux manuscrit à des éditeurs (avec des timbres, oh, faut pas déconner !)
  5. Ensuite, tu attends.
  6. Longtemps.
  7. Suite à une période allant de 3 mois à l’infini, tu reçois une réponse de l’éditeur qui, dans 99.99% des cas, te dira que ton livre est nul. Mais poliment. Avec une lettre générique.

Les étapes 1, 2 et 3 prennent généralement du temps. Parfois des années si vous avez un vrai boulot à côté. Durant les étapes 5 et 6, comme vous êtes particulièrement motivé, vous commencez en général l’étape 1 de votre prochain livre.

Bref, tout ça pour dire qu’écrire un livre, indépendamment de sa qualité, ça prend des mois et des mois. Souvent pour s’entendre dire à la fin « Bravo, vous avez perdu votre temps à travailler sur un projet qui ne nous plait pas, à gaspiller accessoirement de l’argent en papier et à la poste, et comme on a des milliers de personnes qui font comme vous, on ne prendra pas le temps de vous expliquer comment vous améliorer ou comment modifier votre projet pour qu’il puisse éventuellement nous intéresser. Merci. Bisous. »

Et là où c’est absurde, c’est que dans tous les autres métiers à l’écriture, cela ne se passe JAMAIS comme ça !

  • Scénariste de bandes dessinées : On vous demande un dossier avec un synopsis de votre histoire, les fiches décrivant les personnages principaux et quelques planches réalisées par le dessinateur.
  • Scénariste de séries TV : On vous demande un pitch, suivi d’un dossier avec le traitement de la première saison, des fiches de personnages et au pire le scénario du premier épisode.
  • Scénariste de films : On vous demande un pitch, puis un synopsis, puis un traitement, puis le script complet.

Dans tous les cas, on ne vous demande JAMAIS de fournir maintenant et pour pas un rond un travail FINI. Mieux, dans les deux derniers cas, vous êtes sensé être payé pour délivrer le traitement et le manuscrit, parfois même payé si on vous demande des modifications sur un texte que vous avez déjà terminé. (Après, qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit, ces trois autres exemples sont des métiers tout aussi durs, ingrats, dévalorisés que celui de leur cousin le romancier.)

D’où mon interrogation : pourquoi les éditeurs de roman n’applique-t-il pas la même démarche ?

Ma question est d’autant plus légitime car les lecteurs de manuscrits chez un éditeur, souvent des stagiaires ou des personnes encore moins payées qu’eux, jugent un livre sur :

  • Le premier paragraphe pour le style
  • La première page pour la densité de fautes
  • Le premier chapitre pour l’histoire (sic).

Rares sont les manuscrits qui sont lus en entier ! Au mieux, on ira jusqu’à la moitié parce que le stagiaire estimera tenir quelque chose avant de finalement dire non. Au pire, on ne dépassera pas la première page. A l’heure actuelle, devenir romancier et en vivre relève plus de la loterie que du talent. L’exemple J.K. Rowling est suffisamment parlant : Harry Potter est un succès, bien écrit et une bonne saga jeunesse ; pourtant il s’est fait refoulé de tous les éditeurs jusqu’au jour l’un d’entre eux prend un pari fou. Une loterie. Ni plus, ni moins. Un aspirant auteur est somme toute aussi idiot que ceux qui jouent toutes les semaines à l’Euro-Millions. Idiot, il l’est même sûrement plus puisque celui qui se contente de jouer à l’Euro-Millions ne consacre pas des heures à l’écriture et en profite pour – par exemple – avoir une vie sociale, faire du sport, partir en week-ends/vacances…

Oui, mais non…

Maintenant, imaginez un monde de l’édition de roman qui tournerait de la façon suivante. Pour présenter votre roman, vous devez fournir à un éditeur  :

  • Un synopsis complet de X mots
  • Un traitement complet de X pages décrivant toute l’histoire
  • Les fiches de personnages importants
  • Le premier chapitre
  • Le tout électroniquement, parce qu’on commence à manquer d’arbres et que ça sert à rien de nous faire débourser 8 euros par envoi…

D’une, vous ne travaillerez pas moins puisque fiches perso, traitement et synopsis font partie des choses que vous développez (normalement) avant de vous mettre à l’écriture. De deux, vous seriez jugé de la même façon puisqu’on ne lirait que le premier chapitre de toute façon, mais l’éditeur aurait une idée globale de vos intentions puisqu’il aurait lu au moins un traitement. Vous seriez ensuite invité – ou pas – à compléter votre manuscrit, avec un contrat qui – comme pour un film – n’engage en rien l’éditeur à aller au bout de la démarche de publication mais paye l’auteur pour recevoir le livre complet et poser une option dessus. Voilà qui me parait plus juste et plus valorisant pour l’auteur sans pour autant ruiner un éditeur qui, de toute façon, n’investira pas plus sur un dossier que sur un livre complet.

Ah, ça fait réfléchir amis romanciers, n’est-ce pas ?

En l’état actuel, je suis en train de faire l’un des rares métiers au monde où :

  • Je travaille sans être payé un seul kopeck (je perds même de l’argent avec les envois, l’achat des livres pour documentation, etc…),
  • Je travaille avec l’assurance que mon projet sera refusé dans 99.99% des cas,
  • On me reproche de ne pas travailler (alors qu’il ne faut pas se leurrer, si je travaillais, je n’aurais plus le temps d’écrire…),
  • Je ne peux même pas dire que je suis romancier, je suis avant tout chômeur (pardon, « demandeur d’emploi », chômeur n’était un terme acceptable qu’à l’époque où Coluche parlait de votre condition).

Je pourrais également poursuivre l’article sur l’art délicat d’être « romancier » (donc « demandeur d’emploi », hein) et sur la façon dont cela impacte directement sur la santé, le moral, la confiance en soi, la culpabilité… mais restons focalisés sur un seul thème à la fois.

Franchement, va faire un CAP plomberie. Tu me remercieras plus tard !

Le fait est que le travail finit toujours par payer. Un jour. D’après. Mais à quel prix ? Je vous le dirai quand on m’aura payé…

Alors, on entend régulièrement dire : « Si t’es pas content des éditeurs classiques, t’as qu’à t’éditer toi-même banane ! ». Je ne dis pas que je ne suis pas content des éditeurs classiques, au contraire, j’achète même leurs livres. Je dis juste que la méthode de sélection est injuste et archaïque et qu’elle gagnerait à être revue pour le bien de l’ensemble des acteurs impliqués. Et puis, l’auto-édition, je fais. J’en ferai même un premier bilan bientôt…

Même si je ne peux m’empêcher de me dire que tous les statuts administratifs liés au métier de l’écriture sont foireux et qu’ils mériteraient d’être revu pour le bien de la profession et de l’auteur, terminons maintenant avec l’argument des gens qui peinent à saisir notre réalité : l’impondérable « tu l’as choisi, alors te plains pas ». Alors, j’arrête de me plaindre et je vais commencer un nouveau roman…

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commentaires
  1. Je vote pour « tu l’as choisi(e), alors te plains pas ». On devrait dire ça à toute personne mariée qui se plaint, même un peu, de son conjoint. Ou au mec qui se plaint de la qualité de la cantine scolaire. Ou de son opérateur téléphonique. Ou d’à peu près quoi que ce soit.

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