En 5ème, je me souviens d’une rédaction proposée par la prof de Français, Mme Dubois. Le thème était la description d’une personne au choix. J’avais choisi Akira Toriyama, le créateur du manga Dragon Ball et j’essayais de me dépêtrer avec le peu que je savais de cet homme discret, uniquement à partir des commentaires et photos qu’il avait pu laisser dans les rabats de couverture de l’édition française du manga. Autant dire à partir de rien. Pour la petite histoire, au bout d’une demie page petit format grands carreaux d’une copie double, j’avais laissé tomber pour faire la description de Jean-Claude Van Damme dans le film Chasse à l’Homme. Cette rédaction m’a valu les honneurs d’une lecture publique en classe, lecture qui empiéta sur le temps de récréation, ce qui bien sûr ne contribua guère à asseoir ma réputation auprès de mes camarades…

Toujours est-il que si la maturité me fait largement préférer Albator, ses séries dérivées et le Leiji-verse, il faut bien avouer qu’entre 1988 et 1995, Dragon Ball et sa suite était LE sujet de conversation entre potes avec le manga, la série au Club Do’, les cartes à collectionner, les pogs, les figurines, les magazines et j’en passe. Comme je nourris toujours une affection particulière pour Akira Toriyama et sa contribution au manga dans le monde, je me suis donc penché sur la dernière biographie non-officielle en date du sieur.

Un ouvrage paru aux éditions 12bis il y a quelques semaines, écrit par Olivier Richard que j’ai sûrement dû lire dans feu Player One ou sûrement dû voir dans feu Televisator 2 (voilà qui ne nous rajeunit pas !). Il coûte 19 € pour environ 150 pages de papier glacé, avec une retranscription fidèle et chronologique de tous les travaux du maître et plusieurs interviews en fin de volume.

Comme toutes les choses que j’aime, j’ai donc été très exigeant avec le produit que j’avais récemment acquis et que j’ai englouti en 2 jours de lecture. Et comme d’habitude, peu de mes exigences ont été comblées, sans parler d’être simplement satisfaites !

En qualité de biographie, vous apprendrez beaucoup de choses sur Akira Toriyama et ses débuts. Sur ses études, son premier boulot, sa persévérance face aux premiers échecs, le rôle déterminant de son premier éditeur, etc. Vous apprendrez comment le design, le modélisme et la culture américaine (né après guerre dans un Japon à peine débarrassé de la présence des US, voilà qui explique cela) ont pu influencer ses premières œuvres, dont le Dr Slump. Le livre fait quelques allusions intéressantes entre la vie privée de l’auteur et l’évolution de son manga (ex: Terminator 2 sort au même moment que l’arc des Cyborgs et des voyages dans le temps de Dragon Ball Z, le professeur Senbei se marie avec Midori au même moment où Toriyama prend épouse, etc.).

Beaucoup d’anecdotes sont glissées sur les travaux extra-manga de l’auteur, notamment sa participation à la série des Dragon Quest (Enix) ou son incursion dans le modélisme et les réalisations de statuettes ou le design avec celui d’une vraie voiture électrique. En d’autres termes, qui ne connaît que superficiellement l’auteur y trouvera son compte. Et comme le mangaka communique peu, une telle entreprise se retrouve loin d’être accessoire pour qui aime Dragon Ball, Dr Slump ou – de manière plus générale – The World (la Terre d’Akira Toriyama).

Et la bonne nouvelle, c’est que vous en apprendrez bien plus qu’avec une page wikipédia.

Les mauvaises nouvelles, c’est que le livre est paradoxalement d’une pauvreté affligeante à bien des niveaux !

Il reste des coquilles éditoriales dans le livre : fautes d’orthographe ou de frappe et duplicata de photos à 20 pages d’intervalles. En tant que consommateur exigeant, ce genre de choses passent très moyennement auprès de mon porte-feuille ! Carton rouge à 12 bis !

En bon élève, j’ai appris durant mes années scolaires que tout écrit de type rédactionnel (sans parler d’écrit journalistique) se devait d’être neutre tant sur le style que sur l’implication de l’auteur… Et Akira Toriyama – Le maître du manga m’a fait bondir de mon lit plus d’une fois ! Imaginez-vous lire une biographie comme j’écris sur ce blog, pendant 150 pages. Un exemple comparatif préfabriqué qui n’a rien à voir : « Durant l’enregistrement du troisième album, Jim Morrisson arrive complètement beurré aux studios, il est incapable d’aligner trois couplets et préfère sauter des groupies sur un canap’ et glander plutôt que d’aller au turbin ». J’exagère à peine par rapport à ce qu’il est possible de lire. Le ton employé est familier, ce que je trouve particulièrement déplorable pour un ouvrage qui se veut biographique. Le fait qu’il ne puisse être trouvé – probablement – qu’en manga-shop n’excuse en rien un tel laxisme et en qualité de lecteur de manga, je me sens presque insulté qu’Olivier Richard n’est pas utilisé un langage normal pour s’adresser au lecteur autrement que comme à son pote de récré.

Usant du même laxisme, l’auteur se permet également d’y aller de son petit commentaire ici ou là sur tel ou tel projet du mangaka, sacrifiant l’objectivité du journaliste au profit du petit plaisir de fan-boy qui partage son amour de l’univers Toriyama. Personnellement, je m’en contrecarre de savoir qu’il a préféré tel anime à tel anime, que telle case est la plus belle case de l’univers, etc. Si un film a fait un flop de par sa qualité scénaristique (et c’est vrai qu’ils sont pas tous jojo les films DBZ), j’ai envie qu’on me cite des sources comme une critique d’un article de presse ou un rapport de chiffres d’entrées en salles plutôt que de supporter l’avis de l’auteur.

Le choix des photos pour décorer (je dis « décorer » et non pas « supporter ») le texte est pour le moins étrange. Alors je suis ravi de voir des choses comme des statuettes tirées à peu d’exemplaires ou la fameuse voiture électrique, mais quand il s’agit d’insérer des strips de BD dans une biographie française je ne comprends absolument par pourquoi on nous propose les versions japonaises ! L’exemple le plus flagrant : il y a quasiment une page occupée par une image de la dernière page de Dragon Ball avec un mot poignant de l’auteur… en japonais. Moi, je m’en fiche, je n’ai qu’à regarder mon tome 42 du manga pour avoir la traduction, mais ce n’est probablement pas le cas de tous. Au delà des droits de traduction, je trouve dommage que cet effort n’est pas été fait.

Autre exemple qui m’a fait rager. J’ai dit que l’auteur se complaisait à donner son avis partout. Soit. Aussi, non seulement doit-on supporter une diatribe sur la plus belle case que Toriyama ait jamais dessinée de sa vie mais en plus cette image n’est même pas insérée dans le livre pour au moins valider le propos de Mr Richard. Arrivé à ce moment-là, j’ai déjà atteint genre 90 pages de lecture et on vient de me confirmer que cette biographie relève tout de même d’un certain foutage de gueule pour le consommateur !

Autre foutage de gueule en règle, le comblage (oui, c’est un barbarisme, mais moi, je m’en fiche, j’écris un blog pour 30 personnes en moyenne) de fin de volume est pitoyable. Il s’agit d’interviews d’intervenant issus de la génération DBZ. A ce titre, j’aurais tout aussi bien pu être interrogé et répondre de la même façon (« gnagna j’ai découvert avec le Club Do gnagnagna impact de Toriyama et Otomo sur le monde et la culture manga gnagnagna j’aimerais bien lire un nouveau manga du maître gnagnagna ») et me sentir tout aussi au courant que les autres. Alors oui, c’est sympa d’interviewer un producer des jeux vidéo, c’est sympa d’avoir l’avis de l’ancien patron de Tonkam ou d’Alex Pilot mais ça n’avance à rien ! Mention spéciale à Enrico Marini dont l’interview ne sert à rien. Quitte à faire un vrai travail et proposé au lecteur une vision d’ensemble de l’auteur et de son travail, il aurait été beaucoup plus intelligent de proposer des interviews d’éditeurs de la Sheishua (la boite aux commandes du Weekly Shonen Jump qui a connu son heure de gloire grâce à Toriyama), de proposer des traductions d’interviews de Toriyama himself ou de ses proches collaborateurs (assistants, producer de Dragon Quest, etc.)…

Dernier point noir avant de conclure, l’ouvrage se veut trop souvent être une simple accumulation du travail de l’auteur plutôt qu’une analyse de celui-ci. Ca arrive avec l’impact de la culture américaine et son introduction dans Dr Slump ou bien la création de Son Goku, mais c’est pollué avec tout ce que je viens de noter que finalement, ce n’est pas ce que l’on va retenir. Pour un livre qui se réclame d’une plongée dans l’intimité du mangaka, j’ai l’impression qu’on n’a pas été plus loin que le petit bassin…

Je pense que j’ai bien fait le tour de Akira Toriyama – Le maître du manga. S’il est bien vrai que Akira Toriyama est un maître du manga et qu’il a définitivement changé la face du monde avec sa maîtrise du dessin et de la narration au même titre que Otomo (et Tezuka quelques décennies plus tôt), il ne méritait pas une biographie réalisée par-dessus la jambe telle que celle-ci ! En toute honnêteté, je ne vous la conseillerai pas. Le travail éditorial et le contenu du livre n’en valent pas la peine et autant faire en sorte que le seul pigeon de l’histoire soit votre serviteur. Gardez vos 19 € pour acheter les mangas de l’auteur, vous serez moins en colère que moi après votre lecture. Sur ce, j’ai très envie de relire Dr Slump

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commentaires
  1. Yo dit :

    Il avait l’air pas mal, dommage! :/
    Du même auteur (et au même prix!), je ne peux que conseiller la lecture des « Chroniques de Player One » (Pika), qui retrace l’arrivée du manga/japanime/jeu vidéo en France, avec la presse spécialisée pour cadre, le magazine Player One en particulier bien sûr. Le ton semble être le même que dans cette biographie, mais pour le coup, ça passe sans aucun problème. C’est un regard dans le rétro qui fait peur parfois (putain, 15-20 ans déjà!) mais qui ramène surtout des super souvenirs!

  2. RICHARD dit :

    Bonjour,
    Je suis l’auteur de la biographie critiquée ci-dessus.

    Je me permets d’apporter quelques précisions à votre analyse de mon livre :
    J’ai bien sûr demandé à interviewer Akira Toriyama et des éditeurs de la Shueisha. Il m’a été répondu que la société ne souhaitait pas communiquer sur ce sujet et que jusqu’à nouvel ordre, Toriyama ne donnait plus d’interviews.
    Les illustrations sont en japonais parce que les oeuvres originales le sont.
    Dans les interviews de fin, il me semble juste de signaler que figurent aussi des entretiens avec Shigeyasu Yamauchi (réalisateur de films « DBZ »), Sagisu Shiro (compositeur), Daisuke Uchiyama (producteur de jeux vidéo), etc. A lire votre compte-rendu, on a l’impression que seuls des Français s’expriment, ce qui est faux.
    Si je parle de certaines illustrations sans les reproduire, c’est que cela n’a pas été possible pour des raisons juridiques.
    Il y a 150 illustrations reproduites dans le livre. Deux seulement le sont deux fois : il s’agit de celles de la couverture et de la page de fin, ce qui est courant dans ce type d’ouvrage.
    Je précise que sur 150 illustrations, une bonne quinzaine n’ont jamais été publiées en France voire en Occident (les premières planches de BD de Toriyama qui avaient été refusées, les maquettes, le story-board, etc.). Il me semble important de le souligner.
    Il y a effectivement quelques fautes de typo, je m’en excuse. Ces (quelques) fautes qui me rendent fou seront corrigées lorsque nous rééditerons le bouquin !
    Il ne s’agit pas le la « nouvelle » bio non-officielle. Il s’agit de la seule biographie de Toriyama jamais publiée à ce jour au monde.

    Merci pour votre attention.
    Amicalement,

    Olivier RICHARD

    • Oliver Castle dit :

      Bonjour Mr Richard,

      Merci d’avoir pris le temps de répondre à ma chronique en dépit de son caractère un peu… emportée. Je gage que vous comprendrez qu’il s’agit avant tout du fan-boy exigeant qui s’exprime.

      Il est vrai que j’ai essentiellement parlé des interviews françaises occultant les Japonaises, c’est idiot de ma part, d’autant plus qu’elles sont intéressantes. Je pense qu’une note au sujet des interviews que vous aviez demandées mais sans réponse n’aurait pas été accessoire, au moins pour le faire comprendre aux lecteurs.

      Je trouve toujours dommage de parler d’une illustration et de ne pas proposer son image, vous n’imaginez pas ma frustration à la fin de la page 85… En soi, ne pas en parler aurait été préférable, d’autant que cela relève d’un commentaire subjectif et que les goûts et les couleurs… Compte tenu du fait cette illustration en particulier n’était pas cité dans le lot des problèmes juridiques en fin d’ouvrage, vous comprendrez que j’ai rapidement sauté du coq à l’âne.

      Toujours en matière d’illustrations, je me suis focalisé essentiellement sur ce qui m’a beaucoup plu et beaucoup déplu, occultant effectivement le caractère inédite de certaines – vous faîtes bien de le rappeler. Je reste toutefois persuadé que proposer une traduction de certains strips (y compris par des renvois en bas de page) aurait été appréciable pour une biographie francophone. Concernant le doublon d’images, si l’on omet effectivement la couverture et dernière page, il reste tout de même les pages 113 et 122… je suppose que la réeddition corrigera aussi ces coquilles.

      Pour conclure, je ne remets absolument pas en cause votre travail de biographe – la précision des parutions et des chiffres à l’appui quand nécessaires parlent d’elle-même – mais essentiellement la façon dont il a été mis en style, un style et des prises de positions non-neutres qui – de mon point de vue – ne sied pas à une biographie (c’est sûrement mon côté psycho-rigide chiant qui aurait préféré quelque chose de bien plus formel). C’est d’autant plus dommage que le manga souffre encore et toujours d’a priori de la part des non-initiés (pour ados, pour gamins, pour attardés, pour ceux qui veulent pas lire des trucs compliqués et j’en passe…) : un ouvrage avec un lexique plus soutenu et moins d’intrusions subjectives aurait – toujours de mon point de vue – continué de casser cette image du « le manga, c’est pour les gamins » et fournir un ouvrage à conseiller en toute circonstance (y compris à quelqu’un qui lit Télérama par exemple…)

      Mais la magie des points de vue c’est que le mien reste le mien. Et pour m’être introduit comme un gros fan-boy exigeant, comme toutes les fois où j’attends impatiemment quelque chose qui me tient à cœur, la déception est souvent au rendez-vous… d’autres articles sur ce blog le prouve. J’attendais du fan-service ultra-deluxe (en gros, l’impossible :p)

      Ceci dit, je vous remercie tout de même d’avoir mis en chantier la première biographie au monde d’Akira Toriyama, tout comme je vous remercie d’avoir pris le temps de réagir à cet article, certains précisions étaient effectivement nécessaires. Cet espace restant ouvert dans l’échange, vous avez bien fait d’intervenir et vous êtes invité à revenir quand vous le souhaitez 🙂

      Bien à vous,

      • RICHARD dit :

        Bonjour,
        Merci pour votre réponse.
        Je me doutais que le style « Player One » du livre ne conviendrait pas à tous les lecteurs. Mais vu que cela fait plus de vingt ans que je l’emploie pour écrire sur Toriyama (qui a dit « vieux schnock ? »), il m’a semblé naturel que le livre soit écrit comme cela. Ce ton n’exclut en aucune manière la rigueur des informations et a été plébiscité par la majorité des lecteurs (qui disent qu’il est « agréable »). Bien sûr, je respecte complètement le point de vue de ceux qui le trouvent déplacé dans un contexte de bio !
        Je prends bonne note de vos remarques (notamment le doublon d’illustrations que j’avais honteusement oublié dans ma première réponse) et essaierai d’en tenir compte lorsque nous rééditerons le livre.
        Merci encore d’avoir lu le livre !
        Amicalement,

        Olivier RICHARD

  3. RICHARD dit :

    PS : j’ai aussi cherché à avoir le nombre d’entrées en salles des films inspirés par l’oeuvre d’A.T. La Toei m’a répondu qu’elle ne communiquait pas ce genre de données. En revanche, il ne vous aura pas échappé que je publie les audiences officielles de leurs séries TV. Bien à vous, Olivier RICHARD

  4. Hemka dit :

    C’est beau deux Olivier qui se parlent.

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