La Fontaine Pétrifiante

Publié: 02/09/2011 dans Ecriture, Lecture, Roman
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La Fontaine Pétrifiante est un roman de Christopher Priest, paru en 1981. Il est disponible aux éditions Folio SF.

Tout va mal pour Sinclair. Sa nana l’a quitté. Elle a aussi fait une tentative de suicide dans laquelle il aurait une part de responsabilité. Il a perdu son boulot. Il n’a plus vraiment d’appartement à Londres. Sa famille le déteste. Son compte en banque est presque à sec. Son chien est mort. Nan, c’est pas vrai, mais vous comprenez bien qu’en ce moment, la vie ne fait pas de quartier à Peter, qui pourtant fait l’effet d’un brave garçon dans la force de l’âge. Grâce à l’intervention un ami, Sinclair se voit offert des vacances au vert dans un petit cottage contre quelques menus aménagements que son propriétaire ne peut faire. Et puis les vacances, c’est aussi le moment de faire des introspections. Aussi Peter décide-t-il d’écrire un roman autobiographique où chaque événement marquant de sa vie sera décliné sous la forme de métaphores. Au bout de quelques semaines, Peter va mieux, les travaux avancent bien dans le cottage, son roman coince un peu, mais ça va aller, les mauvaises passes sont désormais derrière lui. Jusqu’à ce que sa sœur vienne en personne prendre des nouvelles et découvre un cottage dans un état de délabrement pire qu’avant l’arrivée de son frère, des bouteilles vides partout, de la vaisselle moisie à foison, les volets clos, Peter dans un état hygiénique douteux…

BIM ! What the duck ! comme dirait les anglophones.

Et puis le roman bascule. Il se met à raconter les aventures du roman de Sinclair. L’histoire de Sinclair (le personnage de roman) qui vit dans l’Archipel des Rêves et qui a gagné à la loterie un ticket pour l’immortalité. En chemin, il rencontre une demoiselle dont il tombe amoureux (pour ceux qui ont tout suivi, c’est donc la métaphore de la femme de Sinclair, puisqu’on est en train de lire son roman). Mais les portes de l’immortalité qui s’entrouvent ont de quoi donner – à n’importe qui aurait le droit de les traverser – des envies d’introspection. Alors Sinclair, le personnage, écrit lui-même un roman autobiographique par métaphore que se passe à Londres…

Et BIM ! Re-what the duck !

Voilà le postulat de départ de La Fontaine Pétrifiante. (Bon, un peu plus que le départ, les soixante premières pages.) Christopher Priest livre dans ce roman des réflexions qui se rapprocheraient que Philip K. Dick a eu tout au long de sa vie et de ses œuvres : qu’est-ce que le réel ? qu’est-ce qui fait que le réel est réel ? est-ce mes sens ? ou la perception que j’ai de ma personne ? ou est le faux ? suis-je éveillé ou dors-je ? dans quelle étagère ?

En lisant la Fontaine Pétrifiante, vous êtes bon pour un demi-cachet d’aspirine en vous posant ces questions. Pour peu que vous soyez un peu parano sur les bords, vous vous les poserez aussi dans votre vie de tous les jours, puis vous aurez le besoin d’écrire un roman autobiographique pour vous convaincre que vous n’êtes pas dingue… La force de Priest (enfin, dans les romans que j’ai pu lire), c’est de ne jamais donner les réponses à ces questions. Vous vous faîtes votre propre idée en fonction de ce que vivent les personnages. Et comme aucun des Sinclair ne réfute jamais ce qui lui arrive, votre idée change au fil des chapitres ! D’ailleurs le titre original est The Affirmation (le titre français reste un vrai mystère pour moi… à moins d’aller très loin sur la façon dont la fontaine pourrait figer des affirmations dans le temps comme elle le fait avec des objets…)

L’autre atout de ce livre, c’est de coucher sur papier des traumas que n’importe quelle personne peut connaître quand elle écrit de manière plus soutenue qu’une fois de temps en temps sur un blog ou dans un journal intime (a.k.a. un roman, un scénario, etc.). La Fontaine Pétrifiante est aussi un vibrant hommage à l’acte même d’écrire et sur la façon dont il peut consumer les romanciers/écrivains/scénaristes qui finissent par perdre pied avec la réalité (encore elle) et se projeter dans leur propre fiction, oubliant les nécessités premières… Ce deuxième degré de lecture échappera sûrement à ceux qui n’écrivent pas, mais il ferrera tous les autres !

Ensuite, il ne faut pas se leurrer. Si ce roman semble être un pilier dans l’œuvre de Priest et pour comprendre sa recherche de vérité à travers l’écriture, il faut bien avouer que, en dépit d’une traduction que j’estime de qualité, rentrer dans le livre nécessité un jet de volonté réussi tant le thème et l’écriture pourront paraître hermétique. Et pourtant, c’est un bijou d’écriture et de narration, avec une progression en miroir, des révélations parallèles, une juste description des névroses et des interrogations existentielles, une très intéressante réflexion sur la mémoire et la mort, une transposition du mythe d’Orphée, des mises en abîmes cycliques, une grande poésie autour de l’eau, du rêve, des îles, de la solitude…

En d’autres termes : passionnant et captivant !

Christopher Priest est sans conteste un grand auteur de science-fiction, et il signe avec la Fontaine Pétrifiante un roman puissant que je recommande chaudement. Même si je sais qu’il n’est pas à mettre entre toutes les mains… Au moins, après la lecture de cet article, vous savez si c’est fait pour vous ou non, si une autre forme de SF vous intéresse…

Les amateurs de Priest et autres curieux pourront aussi aller lire ma chronique de La Séparation, sachant toute fois que j’ai très largement préféré La Fontaine Pétrifiante.

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commentaires
  1. JIMMY dit :

    Je connais Priest grâce au film de Nolan tiré de son roman « Le Prestige » qui m’avait bien botté.
    Et bon, je n’avais pas lu le bouquin, mais le film laissait quand même des trous dans le dénouement. Fallait se creuser la soupière quoi.
    Et ma foi, ta critique du bouquin m’a donné envie de le lire. Un autre bouquin de Sf à mettre sur ma liste.
    En tout cas ton blog est bien sympa.
    Je viendrais y faire un tit tour de temps en temps.
    A +.
    JIMMY.

    • Oliver Castle dit :

      Merci Jimmy, c’est sympa. Je suis content que mon blog te plaise et contribue à donner des nouvelles idées lectures. Ca fait d’ailleurs longtemps que je n’ai pas chroniqué un truc à lire, il va falloir remédier à ça !
      Reviens quand tu veux.

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