La nouvelle vient officiellement de tomber et le vieux con que je suis a aussi chu de sa chaise tant je me rends compte qu’une page vidéo-ludique est en train de se tourner.

Depuis maintenant au moins trois ans, la grande tendance du jeu vidéo, ce sont les casual games. Le leitmotiv du casual game, c’est que même ta grand-mère elle peut jouer à la Nintendo DS. Il en résulte une prise en main exemplaire, facile, rapide, un courbe de difficulté relativement faible, des actions répétées à outrance et une durée de vie assez ridicule.

Le casual game ne date pas d’hier : Pong et Tetris restent des exemples aussi vieux que célèbres.

Ce qui a changé la donne, c’est la démocratisation du jeu. Avant celui qui aimait le jeu vidéo était, de manière hautement synthétique, le male de 10-25 ans (avec le trou optionnel entre 14 et 18 où apparaissent généralement un scooter et une mononucléose). Maintenant, le jeu vidéo cible le male de 10-25 ans, mais aussi l’accro au pokémon, la petite fille qui aime les princesses et les poneys, la grand-mère qui veut des recettes de cuisine, le trader qui rattrape ses années de glande en cours d’anglais à la fac et Nicole Kidman qui veut vérifier si son QI dépasse bien sa température anale. Aujourd’hui, la cible du jeu vidéo, c’est juste tout le monde.

Au boulot, je subis le casual game tous les jours : penser l’application pour des gens qui n’ont jamais touché à un jeu. En gros, au niveau de la difficulté, ça revient à prendre le joueur de base pour un gros demeuré, en lui expliquant point par point ce qu’on veut de lui, quitte à le prendre par la main et faire à sa place ce qu’il est sensé accomplir.

Le fait est que, personnellement, j’ai reçu mon premier joystick d’Atari 2600 à 6 ans et que, depuis, je n’ai jamais cessé de jouer (même pas pour m’intéresser aux filles quand ça aurait dû être le cas au collège-lycée). J’ai donc du mal à bien me projeter dans la pensée d’un neuneu tandis que je dois lui expliquer comment prendre en main mon jeu. Tout est tellement évident pour moi que, même en faisant des efforts, il y a des choses que je considère comme des acquis logiques et de logique (genre les flèches directionnelles, ça me semble être un bon point de départ pour diriger mon personnage).

Je suis de la génération des vieux cons qui apprenaient par eux-même le gameplay, les commandes et les subtilités d’un jeu. Je lisais le manuel. Je n’avais pas envie qu’on m’explique que haut-bas-gauche-droite-A-B-A-B déclenchait une action spéciale dans tel jeu, qu’en combinant tel item avec tel item, je faisais telle chose, etc. Au mieux j’avais envie de l’apprendre de la bouche de mes potes ou en fouillant dans un Player One.

Aujourd’hui, les joueurs sont des assistés (en même temps, dans une société d’assistés, quoi de plus étonnant… mais je n’entrerai pas dans ce débat, restons dans le monde joyeux des jeux vidéo), des assistés incapables de penser par eux-mêmes et appliquant à la lettre le dogme « tout, tout de suite ». Le pire, c’est que nous autres créateurs de jeu sommes obligés de nous plier à cette sacro-sainte directive si on veut que le jeu se vende un minimum. En trois minutes, non seulement on doit avoir tout donné clé-en-main au joueur pour qu’aucun de ses neurones n’aient eu à souffrir d’un échauffement, mais en plus de ça on doit le gratifier pour son inactivisme assumé. Des fois, c’est bien fait : tous les Zelda. Des fois, c’est mal fait (par égard pour la pléthore de jeu mal faits, je n’en citerai aucun).

En soi, c’est compréhensible. Expliquer comment brosser un poney à une petite fille sur sa nouvelle console toute rose, c’est important car, normalement, elle n’y connaît rien ; et tant qu’on lui dit qu’elle pourra brosser un poney, elle sera contente même s’il n’y a que ça à faire. Rien que de penser à un jeu de poney à pomponner, ça me déprime…

Mais la vraie question reste : comment faisait-on à mon époque ? Quand, par exemple, je devais parler à quelqu’un (dans un jeu, bien évidemment), je devais d’abord le retrouver dans le village, ce qui impliquait non pas un petit chemin lumineux qui m’emmène vers le personnage cible mais bien parler à tous les personnages pour enfin trouver le bon !

J’estime qu’on n’a pas forcément besoin d’insulter mon intelligence en jouant quasiment à ma place ou bien en faisant répéter 150 fois une action avec mon stylet pour faire un bon jeu. D’ailleurs j’estime difficilement que Nintendogs ou Dr Kawashima soient des jeux… Pour reprendre les propos de Dan Houser –  qui a travaillé sur GTA IV : Yeah, fuck all this stuff about casual gaming. I think people still want games that are groundbreaking…We’re hopefully going to prove that there’s also a very big audience for people who want entertainment in another form, who think of games as being a narrative device that can challenge movies.

(Je ne le traduis pas, d’une part parce que c’était juste pour me donner un peu de crédibilité en citant quelqu’un de plus connu que moi, et d’autre part parce que son argumentation n’a pas grand chose à voir avec ce que j’expose actuellement.)

En parlant de chose que j’expose actuellement, si on en revenait au début de l’article, c’est-à-dire, moi, le popotin par terre parce que le monde du jeu vidéo que j’ai connu est en train de créer une génération d’assistés qui n’a plus vraiment le goût de l’effort et de la récompense associée.

Je vous propose donc la dernière invention de Nintendo : le système d’aide intégrée. Le premier jeu à en bénéficier sera Super Mario Bros Wii. A tout moment et d’une manipulation enfantine le joueur pourra recevoir un indice pour savoir quoi faire maintenant dans le jeu. Pire encore, à tout moment et d’une manipulation enfantine le joueur pourra regarder le jeu passer à sa place un moment difficile qu’il n’était pas capable de réussir par lui-même. Vous n’arrivez pas à battre un boss dans Castlevania ? L’aide intégrée le fait pour vous. Vous n’arriverez pas trouver la clé dans un Tomb Raider ? Regarder donc Lara aller la chercher pour vous.

Avant mon époque, le jeu vidéo c’était grosso modo un dérivé de Kikalaplugrosse. Philosophie héritée entre autres des flippers où la seule donnée pour comparer deux joueurs étaient le high score.

A mon époque, le jeu vidéo c’était une épopée, une histoire entre l’homme et la machine avec un vainqueur et un vaincu. Un seul niveau de difficulté. Deux variables : l’adresse du joueur et ses facultés d’analyse. Ce qui importait, c’était la victoire sur un obstacle et la récompense était souvent d’une simplicité extrême : avancer dans le jeu. Négocier un saut au poil de cul entre deux nuages mouvants dans le vide ou bousiller un boss à la force poignet sur son point faible n’avaient qu’une récompense : la suite de l’histoire (en l’occurrence une nouvelle plateforme sur laquelle sauter ou quelques piécettes, une nouvelle épée et une révélation de fou comme quoi il existe un autre boss plus puissant et que c’est lui en fait qui a kidnappé la princesse).

Aujourd’hui, le jeu vidéo c’est juste une oeuvre masturbatoire où l’on te récompense pour avoir mis ton CD dans le lecteur de ta 360 (je provoque et caricature à peine). Le jeu vidéo de maintenant, c’est une histoire solo dont le joueur se fout totalement (donc à bâcler assez rapidement, et en tant que scénariste, je suis dépité…) et un mode multi-joueurs bien bandant. (Et encore, même des jeux solos à histoire comme Mass Effect sont faciles quand on a été élevé à la dure et avec des pixels aux zones de collision approximatives.)

Ils sont malins les créateurs de jeu désormais. Pourquoi s’embêter à faire une histoire compliquée et complexe quand un mode multijoueurs remplace une intelligence artificielle par des vrais joueurs (notez que je n’ai pas accolé intelligence à joueurs) ? Cela dit en passant, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. S’égayer sur une carte multi de Gears of Wars 2 ou se monter un personnage dans un MMORPG, ça revient à du Kikalaplugrosse. On change juste l’échelle d’appréciation et je m’écarte à nouveau du sujet initial.

Je finis aussi par me poser un autre question, c’est pourquoi s’embêter à faire un jeu dont le challenge est aussi élevé que de réussir à enfiler sa paire de chaussettes le matin ? Pourquoi faire un jeu où il n’y a rien à faire ? En tant que game designer, je me sens au coeur du sujet, mais je ne comprends cette évolution des moeurs de gamers.

Je ne pensais pas qu’on arriverait un jour à totalement assister le joueur dans sa progression dans un jeu. Quelle agréable sensation que d’acheter un jeu 60 euros pour le regarder comme on le ferait avec un film. Tout ça parce que nous, les joueurs, on a décidé qu’on avait plus le temps de prendre le temps d’affronter la difficulté. Ceci dit, c’est sûrement juste une évolution du marché : plus d’entreprises, donc plus de jeux qui sortent, donc plus de jeux à faire, donc moins de temps à y consacrer.

Ironique, n’est-ce pas ?

Video game is dead. Et finalement, c’est peut-être un peu de sa faute…


Publicités
commentaires
  1. Lockstrike dit :

    Et donc ? Tu proposes quoi ? ^^
    Qu’on refasse des vieux jeux bien hardcore, mais maintenant ?

  2. Faneliah dit :

    N’oublie pas le sempiternel « On vise le casual mais sans négliger le hardcore »

  3. Jaessa dit :

    Je ne peux que te conseiller VG Cats
    http://www.vgcats.com/comics/
    et le comics numéro 269 🙂

  4. fenrhyr dit :

    @Lockstrike: je propose que vous lisiez les articles de demain et d’après-demain, le sujet était trop vaste pour un seul article de 1500 mots.

    @Faneliah: zut, j’en ai pas parlé. Tant pis, mais tu fais bien de le souligner.

    @ Jaessa: oui, exactement, ça déborde un peu sur l’article de mercredi d’ailleurs.

  5. Laetho dit :

    Une génération d’assistés ?! Je me demande bien pourquoi tu dis ça…

    Edit de Fenrhyr : arrête de spoiler la suite de l’article qui est pour ce soir ^__^

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s